I. Un singulier visiteur

Nous étions, comme souvent à Londres, en novembre.

Je tirai légèrement le rideau : Baker Street était quasiment vide. Pas de fiacre, pas de cab, rien ou pratiquement.

Le cireur de chaussures d’en face avait déserté. Même le livreur de charbon semblait aux abonnés absents.
Dame ! Que se passait-il donc ?

A peine allai-je me retourner vers Holmes pour lui dire mon étonnement, qu’un fiacre s’arrêta : arrivé très vite, si vite que le petit homme qui en descendit pourtant prestement me sembla décalé.

Je me penchai pour m’apercevoir, sinon pour vérifier, qu’il bien était rentré en bas, au 221 B.

– Holmes, je crois que ce visiteur est pour nous !

Sans me laisser en dire davantage, Madame Hudson entra pour nous annoncer le visiteur, qui toutefois entra sans attendre et la bouscula presque, de sorte qu’il entra au moment même où il fut annoncé : « Monsieur Holmes, il y a là un visiteur qui n’a pas voulu dire son nom »

– Laissez Madame Hudson, laissez donc entrer notre visiteur, intervint Holmes, puis se tournant vers le petit homme :

– Et entrez donc Monsieur, et dites-nous ce que nous pouvons faire pour vous.

Je regardais l’inconnu et me mis à le détailler : petit, les épaules légèrement voûtées mais qui n’empêchaient pas l’air altier, le nez crochu de qui regarde son en-cas avant de le gober, l’œil brillant mais était-ce trop ou pas assez, mystère, les mains mobiles enfin et même, pourquoi ne pas le dire, un petit air de déjà vu.

L’inconnu prit la parole :

– vous ne me connaissez pas Monsieur Holmes mais je vous demande de m’accorder de ne pas me présenter en dépit de ce que je vais vous demander.

Holmes entrouvrit légèrement les paupières :

– ma foi Monsieur, hors le fait que vous êtes de toute évidence français, que votre position sociale y est très élevée et que votre épouse s’habille avec grande élégance, j’accepte pour l’heure de ne rien savoir d’autre de vous.

– Ha ça Monsieur Holmes, que Dieu me damne, comment pouvez vous savoir tout cela ?

– Je ne le savais pas Monsieur, reprit Holmes, mais je l’ai déduit. Votre position sociale très élevée est attestée par la rue que nos autorités ont estimé devoir barricader, ainsi qu’on le réserve aux hôtes de marque. Votre épouse prend soin de vous recommander les meilleurs tailleurs londoniens de Saville Row, ce dont je déduis qu’elle est elle-même vêtue avec la plus grande élégance. Enfin vous ne pouvez qu’être français car seuls certains habitants de vos contrées croient bien faire en prononçant notre langue anglaise comme s’ils sortaient d’un saloon du middle west. Pour les autres détails j’attendrai de vous d’en savoir plus long.

Notre visiteur s’assit comme d’un bloc, puis reprenant ses esprits, presque soulagé de ne pas avoir à en dire davantage, commença son récit.

– Il faut vous dire Monsieur Holmes que je suis issu d’une famille modeste et que j’ai effectué une scolarité très normale hormis un détail d’importance qui a bouleversé ma vie. Le jour de mes seize ans, j’ai fait connaissance de la femme qui allait devenir ma professeur de français, puis ma fiancée, puis enfin mon épouse. En dépit de notre différence d’âge, notre relation est immédiatement devenue chaleureuse, puis très profonde au point que nous formons aujourd’hui encore un couple véritablement fusionnel. Si je vous raconte tout cela c’est que dès le début ma femme a cru en moi, et non seulement me l’a dit mais surtout m’a poussé à accomplir ce que j’en suis venu à considérer le plus sérieusement du monde comme mon destin. Après une formation de second degré et supérieure assez classique, je suis entré dans le secteur bancaire, auprès de la banque du Bouclier Rouge pour être précis. Je n’ai eu qu’à me louer de toutes ces années auprès de ce grand établissement, grâce auquel j’ai fait la connaissance de personnalités de la finance et du monde politique, jusque dans les sphères les plus élevées.

Notre visiteur reprit son souffle et poursuivit :

– Petit à petit, j’ai gravi de nombreuses marches au point de parvenir comme vous l’avez pressenti à une position sociale très élevée, tellement élevée même que, sans vous en dire davantage et en vous suppliant de ne pas me juger imbu de moi-même, je ne vois pas comment je pourrais parvenir plus haut encore.

Après un léger silence, il poursuivit :

– j’en viens à l’objet de ma visite, en vous remerciant d’excuser ces digressions malheureusement indispensables afin que vous compreniez bien mon état d‘esprit. Dans le cadre de mes fonctions actuelles, très élevées comme je lai dit, il m’a fallu m’entourer de divers collaborateurs afin de les affecter aux différents secteurs que je dois diriger, et il me faut vous en décrire les principaux car je pense que l’un d’entre eux au moins ne joue pas le jeu que je suis en droit d’attendre de lui.

Notre visiteur poursuivit :

– Mon collaborateur le plus proche, que j’appelle familièrement mon « premier » est celui qui est censé tout diriger ou presque avec moi : Non que ce soit lui qui prenne les décisions (il n’en est pas question), mais il s’agit en quelque sorte d’un co-pilote qui est censé tenir le gouvernail si je puis m’exprimer ainsi, lorsque je suis accaparé par d’autres tâches. Au début de la période que je gère actuellement et que je situerais il y a environ quatre ans, j’avais trouvé un premier en la personne d’un maire d‘une grande ville portuaire. Son nom ne vous dirait rien mais très franchement je n’ai eu au début qu’à me louer de ses services : avisé, intelligent gros travailleur, et en même temps très discret et c’est pour tout vous dire ce qui m’a mis la puce à l‘oreille. Car je pense que l’homme faisait son chemin sans le dire. Et donc il m’a fallu m’en séparer. Son successeur n’a l’air de rien mais je pense qu’il compense ses handicaps par un surcroit de travail, ce qui n’est pas pour me déplaire. En tout cas je le crois fidèle et même s’il peut être maladroit ce sera selon moi par excès de précipitation, non par malice.

Notre visiteur observa un temps d’arrêt et reprit :

– Dans l’ordre à peu près hiérarchique, et sous les ordres de mon premier collaborateur, je crois utile de vous mentionner son adjoint à la santé. Il s’agit d’un curieux garçon que pour tout vous dire je n’apprécie guère. Non qu’il ne soit pas assidu, non que j’aie quelque chose de précis à lui reprocher, mais comment vous le dire, Monsieur Holmes, j’ai de plus en plus le sentiment de pas l’avoir vraiment choisi, voire qu’il m’a été imposé par les circonstances. Avant lui, j’avais à ce poste désigné une femme, issue d’une grande famille. Par malheur, j’ai du m’en séparer au début des événements que je serai amené à vous narrer incessamment. Je crois que cette femme n’était pas vraiment faite pour cet emploi, et arrivé à cette conclusion, le seul que l’on me présenta fut son successeur que j’ai engagé sans trop réfléchir car il me fallait faire vite. Je suis également entouré par un adjoint qui sert de communicant à l’issue de mes réunions de travail ainsi que de certains autres intervenants que je serai amené à vous présenter au fur et à mesure de mon exposé.

Holmes se redressa et, se tourna vers moi :

– mon cher Watson, je pense qu’après cet exposé que je devine préliminaire, notre visiteur aura bien mérité une tasse de thé. Auriez-vous l’obligeance de héler Madame Hudson qui j’en suis certain sera heureuse de nous le préparer. Mais poursuivez, cher Monsieur :

Notre visiteur plus détendu reprit son récit :

– j’en viens aux événements qui ont marqué les dix-huit derniers mois, que je ne suis pas près d’oublier et qui sont ceux-là mêmes qui motivent ma visite…..

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